Communicants publics : des bonobos dans la jungle territoriale

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Marc Thébault communication publique marketing territorialLa fonction publique en général, et les collectivités territoriales en particulier, sont parfois décrites comme des jungles. Et qui dit “jungle”, dit “animaux sauvages”. De toutes sortes. Des gros et des petits, des gentils et des méchants, des prédateurs et des nés pour être dévorés. Ceci qui serait instructif, peut-être, serait, fonction par fonction, grade par grade, de procéder à un rien d”anthropomorphisme inversé pour faire correspondre bêtes sauvages et métiers de la fonction publique. Entamons cet exercice par un poste qui nous intéresse au premier chef, celui de directeur de la Communication et établissons son portrait à l”aune de cet animal avec qui, je vais le démontrer en 6 points, il a de troublants points communs : j”ai nommé le bonobo !

Cette idée m”est venue à l”occasion d”échanges, que je qualifierais d”informels, avec mon colocataire de bureau, par Facebook interposé. Ces quelques photos d”animaux postées sur nos murs, où des traits de nos caractères étaient censés se retrouver – et où notre humour discutable a pu s”en donner à cœur joie – m”ont donné à réfléchir. Comme quoi … Et il m”est apparu que, définitivement, l”animal dont pouvait se rapprocher le plus le dircom public était le bonobo. Voici la preuve en 6 points ! A lire en écoutant , merci Claire T :-) .

1 – Vivre ensemble

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Le dircom public est par essence un animal né pour la sociabilisation. Au cœur d”un métier fait de mises en relation de toutes sortes – et contrairement à l”archiviste qui peut préférer l”ombre de sa tanière aux lumières du grand jour – le communicant n”existe que dans le collectif. Par ailleurs, tout dircom a une mission de médiation sociale, d”organisation des prises de paroles sur l”espace public. Le tout, pour faire en sorte que les échanges se déroulent dans une atmosphère qui facilite les échanges, dans un climat de respect. Et cela, c”est absolument comme les bonobos ! Dans un article de l”Agence Science-Presse , sous le titre « Les bonobos pourraient-ils nous apprendre à vivre en paix ? », on peut lire « [les bonobos] semblent tout droit issus du mouvement hippie et avoir adopté leur adage : faire l’amour et non la guerre. Ils sont très aimables les uns envers les autres, jamais agressifs et possèdent plusieurs traits psychologiques que nous admirons : l’altruisme, la compassion, l’empathie, la sensibilité et la patience. Et si nous retrouvions notre bonobo intérieur ? ». Je ne peux que répondre par l”affirmative, et vous aussi je l”espère. Je le disais au début de cette première partie, les missions des dircoms publics sollicitent des qualités (acquises ou innées) proches de celles qui viennent d”être énoncées pour les singes, ne serait-ce que l”altruisme (comment faire de la communication humaine sinon ?) ou l”empathie (comment tenter de comprendre le point de vue de l”autre sans elle ?) ou bien encore la patience (comment résister sinon à certaines lenteurs des procédures internes ?).

2 – La puissance des femelles

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Dans un autre article, de Libération cette fois, il est indiqué que les femelles jouent un rôle décisif dans la société des bonobos et « nouent des relations très fortes ». Cette approche est précisée sur le site Pin primates « Entre l”âge de 7 et 9 ans, les femelles migrent du groupe où elles sont nées vers un autre groupe, où elles passent beaucoup de temps à essayer d”instaurer des interactions sociales avec les vieilles femelles dominantes (Furuichi 1989). Il est important pour des jeunes femelles migrantes, de développer des relations sociales avec d”autres femelles dans leur nouveau groupe, car c”est le lien le plus puissant dans la société bonobo. Contrairement aux chimpanzés, les femelles bonbons ont tendance à être plus proches avec les autres femelles qu”avec les mâles, même si il a été montré qu”avec l”augmentation de la taille du groupe, la cohésion entre les mâles et les femelles augmentait également (White 1988; 1996). »

Le site emploipublic.fr, dans son dossier sur les métiers de la communication publique, indique que les femmes « représentent aujourd’hui plus des deux tiers des effectifs (de la communication publique – ndlr), soit 69 % (pour un taux de féminisation de l’ensemble de la FPT de 61 %).». La cause est entendue. La société des communicants publics se caractérise donc par la place de plus en plus prépondérante des femmes et par l”aspect incontournable des liens qu”elles vont tisser entre elles. Et quiconque – dircom mâle veux-je dire – a eu à vivre des réunions de travail à forte dominante féminine sait de quoi je parle et sait ce que représente la force et la puissance des alliances féminines. Et je ne dis rien de leurs digressions incessantes … Mais je ne fais que constater, je ne juge pas ! Je ne souhaite absolument pas me fâcher car, si je dois une nouvelle fois m”inspirer des études sur nos petits et charmants singes, j”ai bien noté que l”article de Pin Primate précise que « Les mâles s”associent également avec les femelles pour acquérir leur rang social, vu qu”elles dominent l”environnement social ».  Vous voyez les filles, je connais parfaitement mes limites. La preuve, je ne m”étendrai pas sur cette particularité des relations entre femelles bonobos que certains observateurs nomment “frottement G-G” (voir sous ce lien, 3ème paragraphe) car c”est à mon sens, et pour le coup, hors sujet et, pour tout dire, un tantinet déplacé !

3 – Faire parfois du rejet un ciment de groupe

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Toutefois, le bonobo peut, ma foi comme tout un chacun, être pris dans la spirale de la dynamique des groupes : « Par ailleurs, l”organisation sociale des bonobos en captivité présente une autre particularité. La paix du groupe est également maintenue par l”existence d”un bouc émissaire (ou “pharmakos”). Lorsqu”un groupe de chercheurs a retiré un bonobo blessé et frappé par les autres membres du groupe, une accentuation de la violence et une baisse de la sexualité ont pu être remarquées. A contrario, lorsque ce dernier fut réintégré au groupe, la paix du groupe fut réinstaurée. ». Le communicant public n”échappe pas non plus à cette règle. Vivant dans une collectivité spécifique, on pourra alors parler de “vase clos”, à défaut de “captivité”, ce dernier ne dédaigne pas non plus se trouver un responsable de tous ses maux. Il peut s”agir de certains collègues sans qui la vie professionnelle serait tellement plus fluide et plus tranquille (informaticiens, responsables des marchés publics, chargés de missions divers, …), ou il peut s”agir d”un groupe particulier que le communicant public adore détester : l”opposition locale. Et là, le communicant saura mettre son imagination au service des mesquineries les plus tordues à leur encontre. C”est un sacré filou, vous ne trouvez pas ?

4 – Créer un langage spécifique

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Arrêtons-nous un instant sur les conclusions d”une expérience relatée sur Wikipédia : « [Le bonobo] peut développer sa propre grammaire : Une psychologue américaine[ ]a fait apprendre, à un bonobo mâle de 26 ans, dans l”Iowa, l”utilisation de 348 symboles d”un clavier […] Le bonobo, nommé Kanzi, a appris à combiner ces symboles dans ce que les linguistes appellent une “proto-grammaire”. Une fois, lors d”une sortie dans une forêt-laboratoire où il a été élevé, Kanzi a touché les symboles pour “la guimauve” et “le feu”. Quand on lui a donné des allumettes et des guimauves, Kanzi a cassé des brindilles pour préparer un feu, les a allumées avec les allumettes et a grillé les guimauves sur un bâton. »

Si, dans le cadre de la fonction publique territoriale – et je mets volontairement de côté les agents d”accueil et ceux des standards téléphoniques qui ont pourtant, eux aussi, à apprendre à décrypter le langage des autres – il y a bien une fonction qui demande des savoirs faire absolus pour, à la fois savoir entendre, et à la fois savoir s”exprimer dans un langage qui sera compris par les destinataires des messages, c”est celle de communicant ! Notons enfin, si nous étions encore à la recherche d”une preuve supplémentaire de la similitude, que les communicants développent eux aussi une “proto-grammaire” (un langage bien à eux en somme) avec, toutefois, cette particularité que son émergence est plus la preuve de la volonté d”écarter du débat tout néophyte que celle de l”associer. Un peu de corporatisme tendance société privée et secrète ne nuit pas parfois. Remarquez que cette conclusion s”applique peut-être également aux professionnels de la Politique la Ville.

5 – Des capacités inouïes d”expression

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Voici une nouvelle preuve du parallélisme quasi parfait entre les communicants et les bonobos. Sur les capacités de ces singes à communiquer, on peut lire, toujours sur le site Pin primates  : « Les bonobos ont des visages extrêmement expressifs, avec une pléthore de signaux faciaux.». Tout personne ayant côtoyé de près des communicants, même un court instant, a pu apercevoir également différentes mimiques absolument expressives :
- “silent teeth baring” (montrer les dents en silence) :  par exemple, lorsque le DGA Finances explique que, décidemment, seule une baisse du budget communication peut sauver votre collectivité de la mise sous tutelle ;
- “tense mouth” (avoir la bouche plissée) : devant l”annotation d”un collègue, sur un projet d”affiche, qui trouve que le bleu est trop … bleu ;
- “silent pout” (faire la moue sans bruit) : en général signe de grande détresse, lorsque l”imprimeur informe d”un retard de 72 h. Se remarque aussi lorsque le fils d”un élu veut expliquer comment faire un site web vraiment moderne ;
- “duck face” (faire le visage de canard) : pour démontrer son charisme aux nouveaux(velles) stagiaires ;
- “play face” (la mimique de jeu) : lorsque les communicants se retrouvent enfin entre eux, surtout aux afters du Cap”Com.

« De même que la communication visuelle, la communication vocale est également importante dans la société bonobo. Les bonobos ont des vocalisations plus aigües que les chimpanzés et se reconnaissent facilement uniquement sur le son de leur voix. ». Là encore, un rien d”observation attentive aura permis de déceler des vocalisations propres aux communicants publics, par exemple :
- “low hooting” (le hululement grave) : quand le communicant apprend que le stand devra être démonté un dimanche soir ;
- “high hooting” (le hululement aigu) : quand la direction de l”informatique demande 48 h pour rétablir l”accès à Internet ;
- “contest hooting” (le hululement de compétition) : quand il s”agit de défendre, en Comité de Direction, son projet de création de poste face à ceux de collègues ;
- “greeting grunts” (les grognements de salutation) (de Waal 1998) : au début de chaque conférence de presse, notamment ;
- “panting laugh” (le rire haletant) « Cette respiration saccadée qui ressemble à un rire, et qui est toujours accompagnée par la mimique de jeu, est habituellement entendue pendant les phases de jeu et de chatouillement (de Waal 1998). » : voir ci-dessus la référence aux afters de Cap”Com.

6 – Des bisous, pas de coups de grisou

Précaution liminaire : on prendra soin de lire cette partie avec son esprit tourné vers les portées symboliques des propos, et non vers le pied de la lettre. Nous sommes, mais c”est une habitude pour les professionnels de la représentation que nous sommes, uniquement dans la planète de signes. Enfin, cette fois, aucune référence aux afters du Cap”Com !

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Toute la littérature consacrée aux bonobos et à leurs traits de caractères sont unanimes à décrire des attitudes sociales fondées sur cette devise : « Un petit bisou vaut mieux qu”un coup de grisou ; et si un bisou ne suffit pas, un coup de rein sûrement aidera ».

Oui, le sexe simiesque est convivial et social : « Chez les bonobos, les relations sexuelles, feintes ou réelles, sont plus souvent utilisées comme mode de résolution des conflits, à côté des mécanismes de domination. Les études suggèrent que les 3/4 des rapports sexuels entre bonobos n”ont pas des fins reproductives, mais sociales, et que presque tous les bonobos sont bisexuels. Des scientifiques ont appelé cette méthode d”accouplement le “sexe convivial” […] Par exemple, il est courant qu”un membre du groupe pratique des actes sexuels dans le but de plaire à un autre membre ou pour réduire les tensions sociales (par exemple, un individu subordonné peut utiliser des actes sexuels pour calmer un autre individu plus fort ou plus agressif). ».

Ai-je vraiment besoin d”en dire plus ? Ai-je vraiment besoin de rappeler que les communicants, par essence et par nature, sont constitués l”altruisme à l”état pur et que le bien-être de l”Autre, comme cette propension à ne vouloir que le renforcement des liens sociaux, est une quête permanente ? Faire plaisir à son élu, à ses supérieurs, à ses collègues, histoire d”être apprécié certes, mais surtout histoire de mettre tout son talent au service de leur épanouissement, n”est-ce pas une œuvre quotidienne ? Evidemment, des esprits chagrins liront peut-être ses lignes en y décelant la quête de tout CDD pour consolider sa précarité ou de tout fonctionnaire pour obtenir le meilleur avancement possible. Laissons-les médire et gardons en tête que ces comportements d”accouplement (ici, se souvenir encore que nous sommes dans le domaine du symbolique) ne sont jamais des signes d”avilissement – de la déférence peut-être ? – ou d”acceptation d”une quelconque domination, mais toujours des gages de reconnaissance de l”Autre, du désir de lui faire plaisir à tout prix et de la quête de construire toujours et encore une société ouverte et sans conflits. D”ailleurs nombre de collègues se féliciteront de voir les communicants apaiser les élus et contribuer, ainsi, à une atmosphère sereine dans la collectivité. Le tout, renforcé par une communication interne qui ne manquera jamais de compléter le dispositif et d”appuyer sur les qualités managériales des cadres. Qui ne manquera pas non plus, avec la complicité bienveillante de la DRH,  de mettre en place tous les rituels possibles servant à alimenter la force des liens internes, depuis l”arbre de Noël des enfants du personnel aux divers séminaires. La démonstration semble donc complète et inattaquable, le dircom public sait réduire les tensions, et les prévenir, grâce à sa capacité et savoir quand il est bon de caresser dans le sens du poil.

En conclusion, s”il fallait une ultime preuve du rapprochement évident que je viens de tenter de démontrer, notons que les bonobos sont sur la liste rouge de l”Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) des espèces menacées, classé dans la catégorie en danger. A l”issue des élections municipales, nous savons que beaucoup de communicants vont également disparaître. Ils sont donc à l”évidence, eux aussi, une espèce évidemment en danger. Et une fois que l”on cela en tête, quoi de mieux qu”un petiot câlin à la mode bonobo pour voir l”avenir un peu plus en rose ?

Voir aussi :
-
Typologie (peu sérieuse) des dircoms publics.
-
15 trucs pour dépister le gène du communicant public.
-
Apprendre à traduire le langage dircom.

Accéder au Guide de lecture du Blog.

À propos de Marc Thébault

Directeur de communication publique (Mairie d'Issy-les-Moulineaux, mairie de Saint-Etienne, Communauté d'agglomération Caen la mer), marketing territorial (Saint-Etienne Métropole), chargé de cours en stratégie de communication publique, en territorialisation de la communication et en marketing territorial (Ecole de Management de Normandie, Caen / UCO, Angers / IEP, Lille), auteur chez Territorial ("Construire la communication intercommunale" et participation au classeur "Le Dircom"), webéditorialiste sur cap-com.org. A suivre sur Twitter (@marcthebault) et sur Viadéo comme Google + (Marc Thebault)
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2 réponses à Communicants publics : des bonobos dans la jungle territoriale

  1. Brice VIGUIE dit :

    Découverte de ce blog ! Une vraie mine d’information… Merci de mettre ce savoir-faire (expérience est toujours péjoratif !) au service de tous. Merci pour cet esprit de service public. Enfin, merci pour cette analyse pertinente car j’adhère totalement au point 5 !
    Très bonne continuation.

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