L’une des lois du marketing, qui reste tout à fait pertinente dans sa déclinaison territoriale, stipule qu’il convient, lorsque l’on analyse les évolutions de nos sociétés, de faire la part entre “modes” (éphémères) et “tendances” (durables). Ceci, afin de bien inscrire dans la durée l’action envisagée. Egalement pour tenir compte des délais de réactions de nos collectivités qui risquent fort de provoquer un décalage bien peu approprié entre la date de mise en œuvre et la fin d’une mode pourtant repérée en amont. Ainsi, les observations de ces dernières années convergent à l’évidence vers la reconnaissance d’une vraie tendance, sans doute de fond, celle du “web 2.0″. Mais ceci n’est sans doute pas une nouveauté pour vous, dingues de nouvelles technologies comme vous l’êtes, petits voyous. Donc, désormais, impossible de faire l’impasse sur un site web conforme aux nouveaux préceptes, pas de publications sans autorisation de partage et de commentaire, évidence de la présence active sur les réseaux sociaux et investissements en nombre pour développer des applications pour mobiles ou tablettes. Jusque là, tout va bien.
Mon interrogation du jour est simplement liée au glissement (possible) de l’accompagnement d’une tendance vers l’hégémonie d’une solution, comme à la transformation d’une pertinente observation en une règle si évidente qu’elle serait à appliquer sans réfléchir. En somme, vers la toute puissance d’une – et une seule – grille de pensée. J’écrivais récemment qu’à l’instar de Noam Chomsky, je redoutais les unanimités. C’est un peu le cas ici. Je m’explique …
La multiplication des offres des prestataires aux collectivités (signe imparable qu’une tendance est en train de se dessiner), les sujets des medias (et même des médias consacrés à la sphère publique et aux collectivités), le foisonnement à l’infini des colloques, débats, rencontres et autres sessions de formations continues (l’ensemble sur le 2.0 et les réseaux sociaux), voici autant de signes de ce que je crains plus que tout : la perte de tout recul et de tout sens critique face à un mouvement d’ensemble qui ne trouverait sa légitimité que dans le nombre, et non dans la qualité de la réflexion menée. La vie étant par nature cyclique, on pouvait se douter que cette vague allait devenir lame de fond. Pourtant, l’homme appartenant à la classe des mammifères qui théoriquement sont capables d’apprendre de leurs expériences, on pouvait aussi espérer que nous ne sombrions pas dans le 2.0 comme nous l’avons fait par le passé dans le Minitel, le développement durable, ou les pin’s (aujourd’hui, les badges).
Que voulez-vous, lorsque la pensée unique stigmatise des points de vue divergents comme marginaux, donc négligeables, j’ai plutôt tendance à aller du côté du plus faible. Et quand l’instinct grégaire l’emporte sur le libre arbitre, je penserai toujours qu’il y a matière à freiner le mouvement, au moins pour le principe.
Ce sur quoi je veux attirer votre attention est assez simple : présenter l’utilisation d’outils 2.0 comme un signe extérieur de pertinence et de globalité d’une stratégie est non seulement un non sens, mais c’est surtout une conn … bêtise. Ou alors, cela voudrait dire que les collectivités qui ont encore un site 1.0, ou qui ne sont pas sur les réseaux sociaux ou qui ne collent pas à tire-liragot (oui, je milite aussi pour la réhabilitation des expressions désuètes, j’en suis friand) des QR codes dans tous les coins sont ineptes et d’un autre temps et qu’il convient, peut-être, de placer sans délai leur dircom au pilori. Puis, si le cœur vous en dit, leur jeter des pierres.
Ce que je veux dire, c’est que si on a bien sûr le droit de construire une stratégie de communication avec du 2.0 dedans, on a le droit de ne pas en faire la seule référence. Et, mieux encore, on a le droit de ne pas le faire. Car on a le droit de ne pas penser comme tout le monde. Ce qui ne veut pas dire que l’on aura forcément raison, mais ce n’est pas le débat du jour.
Et puis, surtout et principalement, on a le droit d’ouvrir les principes du 2.0 à autre chose que le digital. Puisque cette nouvelle vision du web est une triple consécration - celle de l’humain comme finalité première et de l’intelligence collective, celle de la fluidité et de la simplicité de l’accès à l’information et celle de la coproduction et du partage – pourquoi ne pas l’appliquer aussi aux supports traditionnels de la communication publique ? A quand un magazine 2.0 rédigé en grande partie par des habitants-rédacteurs en chef d’un jour ? A quand une accessibilité de tous les outils de communication aux non ou mal voyants ? A quand une communication 2.0 qui soit à la portée de tous, comme le sont nos éditions papier distribuées en général « toutes boîtes » ? A quand un évènement 2.0 coconçu, coréalisé par les habitants ? A quand un journal interne 2.0 vraiment géré par les agents eux-mêmes ? Etc, etc …
Vous me direz, à l’instar de la prose de M. Jourdain ou comme le développement durable, certains ne nous ont pas attendus pour mettre en pratique ces principes, même sans les avoir identifiés au préalable. Ce qui serait bien maintenant, c’est que tous les chantres du 2.0, et je me mets dans le tas le premier, passent au crible du 2.0 toutes leurs actions et tous leurs médias, histoire de voir si le digital est une fin en soi ou si, comme je l’espère, il n’est qu’un des volets de notre action, placé au cœur d’une stratégie globale, et non le contraire. Comment dîtes-vous ? Il faudra surtout convaincre vos élus ? Mais, vous l’avez bien fait pour votre site ou pour votre fan-page, pourquoi pas pour les actions traditionnelles ? Pardon ? Parce que quand les élus ne maîtrisent pas, ils vous laissent faire ? Non mais dites-donc ! Et la reconnaissance de l’intelligence collective, si vous l’appliquiez aussi à vos patrons ? Hein ?
Billet publié sur le site du Cap’Com le 24 mai 2012http://www.cap-com.org/actualite/2746-tout-web-2-0-et-j-ai-maudit-l-hegemonie.html.
Voir aussi :
- Réduire la résistance de la compublique aux réseaux sociaux par un nouveau paradigme.
- Dircoms publics : communauté d’autistes ou d’interprètes ?.
- La compublique est morte, vive le cloud public !.
- Et si toute la communication publique devenait “responsive” ?.
