Vous venez d’accéder aux plus hautes fonctions politiques françaises. Le contexte national et mondial va immédiatement vous confronter à des dossiers tous plus importants et tous plus délicats. Il conviendra donc de définir les priorités et de savoir faire la part entre les mesures à décider dans l’instant et celles qui pourront attendre. L’ensemble va mobiliser, je l’imagine, toute votre pensée et toute votre énergie. C’est la moindre des choses. Sachant cela, j’ai hésité avant de rédiger cette lettre car son sujet risque fort, de prime abord, d’être considéré comme totalement accessoire, pour ne pas dire indécent. En effet, je voulais attirer votre attention sur la communication publique, particulièrement celles des collectivités territoriales.
Monsieur le Président, je tenais à vous faire part des attentes des professionnels de cette moderne forme de médiation sociale pour le mandat qui s’ouvre à vous. Durant ces cinq dernières années, les communicants publics ont souffert. Certes, le mot est peut-être un peu fort et peut sembler dérisoire face aux souffrances sociales et humaines que d’autres ont rencontrées dans leur chair ou dans leur vie quotidienne. Souvent fonctionnaires, les communicants publics n’ont pas eu, contrairement à d’autres, à connaître au cours du précédent mandat de grandes retombées négatives. Les décisions gouvernementales ne les ont pas touchés directement, ou alors pas plus que d’autres secteurs de la fonction publique. Et je ne dis rien du secteur privé. Le sujet de cette lettre n’est donc pas à placer sur le plan des hommes et de leur carrière, mais bien sur le plan des valeurs et de l’exemplarité. Le sujet est de rappeler les propos d’Hannah Arendt qui écrivait que « le lieu de naissance de la politique est l’espace entre les hommes ». Et cet espace a été perverti.
En effet, le quinquennat qui s’achève a été marqué, entre autres choses, par des critiques multiples et répétées sur le style communicationnel de l’ancien Président et des membres de son gouvernement. Pour faire court et pour éviter d’instruire un procès devenu désormais inutile, ont été fustigées autant des déclarations déplacées, voire outrancières, que des attitudes ne marquant pas le respect de l’Autre que l’on était pourtant en droit d’attendre de la part de hauts personnages publics. En somme, a été maintes fois désignée une façon de communiquer qui a pu être considérée, par son intensité frôlant la frénésie, comme un véritable “poison” pour la politique. A la fois par ses excès et ses écarts ; à la fois pour son maniement comme palliatif à l’action ; à la fois en la transformant en écran de fumée venant masquer – ou tenter de faire oublier – des difficultés ponctuelles : une communication publique vue comme un leurre, une diversion de charlatan, un vulgaire cache misère en quelque sorte. Et je ferai l’impasse sur les attaques, tout aussi récurrentes, quant aux budgets engagés pour des dépenses diverses ou des sondages.
Puis, malgré elle, la communication des collectivités a été englobée dans cette stigmatisation de la communication gouvernementale. Si, par la proximité et les liens humains, comme par le fait que la réalité des actions locales peut se vérifier directement sur le terrain, les Français ont souvent offert aux élus locaux de bons scores de confiance, pour autant, la lancinante critique visant la communication dite “politique” a, petit à petit, amener chacun à douter. Et même de la parole d’élus locaux connus et reconnus. La nécessaire veille citoyenne s’est amplifiée et a recouvert également les actions territoriales, après s’être d’abord mise en œuvre pour garder distance et regard critique vis-à-vis des actions nationales. La prudence est devenue suspicion et celle-ci a gagné le secteur des collectivités territoriales. Et tous les professionnels qui y travaillent ont ressenti qu’à chaque nouvelle attaque contre la communication gouvernementale, une exaspération grandissante se faisait jour vis-à-vis des actions qu’ils menaient, donc vis-à-vis des institutions locales, donc vis-à-vis des femmes et des femmes qui les animent. Par amalgame, un mécanisme de rangement de l’ensemble dans un même panier s’est enclenché, au nom sans doute d’une perception de toutes formes de communication publique comme autant de signes de la perversion de la démocratie.
Monsieur le Président, mon propos n’est pas de plaider pour la reconnaissance des communicants eux-mêmes, fussent-ils publics. Leurs blessures narcissiques ne sont pas le sujet et, une fois de plus, elles seraient bien dérisoires au regard d’autres blessures plus sociales. Par contre, mon propos est bien d’attirer votre attention sur la nécessité absolue de donner à la démocratie les moyens de retrouver un fonctionnement limpide, fluide et irréprochable. Parmi ces moyens, la communication publique n’est pas le moindre, pour cinq raisons au moins.
Premièrement, toute communication peut être considérée comme symbolique de la manière dont on considère l’Autre. Selon que l’on pense que les personnes à qui l’on s’adresse sont douées de capacités de réflexion ou qu’elles sont, au contraire, incapables de saisir les sujets évoqués ou peu dignes d’attention, la forme et le fond des communications seront très sensiblement différents. La communication, publique s’entend, ne doit-elle pas faire sien le postulat que l’intelligence collective existe et que sa mobilisation est nécessaire ? La communication publique n’est pas un instrument de jugement, elle est d’abord un instrument de facilitation de l’expression, de l’écoute et de la considération des autres.
Deuxièmement, aux antipodes de la propagande, la communication publique moderne est d’abord à envisager comme la condition pour que la médiation fonctionne entre élus locaux, collectivités et citoyens. La communication publique n’est pas – ne doit plus être – un simple recueil de recettes qui mélange allégrement techniques de réclame, de manipulation, de détournement d’attention ou d’endormissement des consciences. La communication n’est pas l’ingénierie du consentement ou de la diversion, mais bien celle de la participation.
Troisièmement, si le monde est surchargé d’informations, celles-ci ne sont pas, pour autant, toujours claires quant à leur sens. Ainsi, la communication publique est-elle aussi l’instrument indispensable de l’éducation à la citoyenneté. Ayant d’abord en tête une mission pédagogique face à la complexité du monde, elle est là pour expliquer. Elle est là pour redonner le sens de l’action publique, le sens de l’intérêt général. La communication publique n’est pas au service des carrières individuelles, mais bien au service de la réhabilitation du politique et des politiques.
Quatrièmement, tournée vers la fédération autour d’objectifs communs, la communication publique est là pour construire du collectif. En ce sens, c’est une arme de construction massive. Elle peut donner corps à une conscience collective, par essence supérieure à la simple somme des consciences individuelles qui la compose. La communication n’est pas à utiliser pour diviser, scinder ou cliver, elle est à utiliser pour bâtir collectivement, en se fondant sur ce qui pourra rassembler.
Cinquièmement, si nos territoires ont besoin du talent d’ingénieurs ou d’urbanistes pour penser leur aménagement, pour dessiner leurs infrastructures, leurs voies de communication, leur équilibre, ils ont également besoin d’autres talents qui viendront dessiner, eux, les voies des relations, les chemins des rapports humains, entre collectivités – et leurs représentants – et habitants. Nos villes, nos territoires, ne sont pas que de pierres, de briques ou que de réseaux matériels. Ils sont aussi faits d’échanges immatériels, qui ont eux aussi besoin de circuits de diffusion et de lieux de rencontre. La communication publique n’est pas un simple outil promotionnel d’intentions ou d’actions, c’est avant tout ce qui peut permettre de créer, d’animer et de réguler les réseaux d’échanges indispensables à toute vie collective responsable.
Monsieur le Président, pour toutes ces raisons, et parce que, une fois de plus, les cinq années écoulées ont jeté plus que de raison le discrédit sur ce qui est pourtant une réelle mission de service public, communication gouvernementale et communication locale sont liées. La perception que chacun aura de votre communication aura des répercutions sur celle de la communication publique locale. La manière dont vous-même et votre gouvernement allez communiquer, le modèle qui sera proposé de suivre dans les administrations parisiennes ou décentralisées, les rapports qui seront établis avec médias et journalistes, l’attention qui sera visiblement portée à l’écoute et au dialogue, voici autant d’éléments qui contribueront, ou non, à redonner à la communication publique la place qui doit être la sienne au sein de notre démocratie. Vous allez dessiner de nouveaux rapports humains. Vous allez montrer comment, désormais, femmes et hommes publics auront à considérer les autres. Vous allez fixer les références. Vous allez, même malgré vous, être l’exemple.
Ainsi, Monsieur le Président, mon objectif n’est pas, loin s’en faut, de vous pousser à légiférer. Mon objectif est uniquement de vous alerter sur l’attente que je peux avoir, avec nombre de mes homologues, pour que l’exemplarité vienne bien d’en haut. J’allais dire qu’elle vienne “normalement”, mais pour éviter une mauvaise interprétation par quelques esprits chagrins, je dirais juste que cette exemplarité vienne “enfin” d’en haut. J’ai pu écrire à d’autres occasions que la mission de la communication publique serait de ne plus réduire le champ du possible à ce que le monde a été, mais d’amener à considérer ce qu’il pourrait être, principalement dans ce qu’il a de meilleur. Et dans ce qu’il a toujours eu de meilleur, il y a les Hommes et l’idée que l’on se fait quant aux relations à établir avec eux. Côté secteur public, il y a beaucoup à réparer, mais j’ai cru comprendre que vous en étiez particulièrement conscient.
PS : Je n’aurai sans doute jamais osé écrire la même chose, aussi directement, à votre prédécesseur. Mon audace est sans aucun doute à mettre sur le compte d’un changement ressenti comme déjà en marche.
Billet publié sur le site du Cap’Com le 11 mai 2012.
Pour info (et je remercie Sandrine Lévêque), cette lettre a été donnée comme base pour un sujet d’examen à Paris I Panthéon-Sorbonne, en décembre 2012, aux étudiants du Master Affaires Publiques, option Communication Politique Locale … pas peu fier je suis !
Voir aussi :
- Existe-t-il une communication locale de droite et une de gauche ?.
- Communication publique : leurre du crime ?
- Nouveau défi de la compublique : éviter la panne du sens
- Relations presse et bidonnages : le spin (doctor) et l’idéal
- Vous avez demandé un supplément de déontologie ?.
- Morale et éthique en compublique, posture ou stature ?.



Bon, pour le buzz, faut aller voir sur le site de Cap Com. Mais ce billet est franchement rafraichissant. Enfin, de l’air !!!
Je confirme la proposition de Jean-François, un détour par le site Cap’Com est recommandé. Ne serait-ce que pour voir comment on peut faire comprendre la différence entre “ceux qui en ont” et “ceux qui en ont moins” … PS : pour celles et ceux qui en doutent, Jean-François en a, et des sérieuses !
http://www.cap-com.org/actualite/2731-lettre-ouverte-d-un-dircom-public-au-nouveau-president.html