Sous les pavés, la mare et l’idiome du village

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Marc Thebault communication publiqueQu’y a-t-il de commun entre un maître Zen, Claude Guéant, un idiot du village et un violoniste ? Peu de choses à première vue ? Tout, en réalité. Et si je me propose d’évoquer ces personnes et personnages aujourd’hui, c’est pour parler communication publique, vous deviez vous en douter. Le tout, comme d’habitude, pour tenter d’en tirer une morale.

Parlons Zen d’abord. J’ai en tête cette comparaison que j’avais lue dans l’Encyclopedia Universalis, il y a fort longtemps, à l’époque où elle était sur papier bible et pesait son poids IRL sur les étagères. Pour illustrer le fait que la vision primaire de la communication “linéaire” (modèle de Shannon et Weaver, « la communication = 1 émetteur, 1 récepteur et 1 message envoyé ») pouvait être dépassé, l’auteur comparait le silence d’un maître Zen et celui d’un idiot du village. Clairement et objectivement, le contenu de ces deux messages est strictement identique : rien. Pourtant, le premier aura une portée, le second n’en n’aura aucune. L’explication est simple, c’est le statut de l’émetteur qui a donné du sens au silence, pas le contenu explicite du message. Et dans le mot “statut”, englobons le mot “relation”, au sens où le statut qui importe n’est pas forcément l’officiel, mais plutôt celui que nous donnons à l’émetteur, en raison de la relation que nous avons avec lui.

En ce qui concerne les violonistes, intéressons-nous un instant à une expérience menée en 2007 par le Washington Post. Le 12 janvier 2007, le jeune prodige Joshua Bell est envoyé dans le métro, à une heure de pointe, pour jouer pendant 45 minutes, sur un Stradivarius de 1713 (le Gibson, d’une valeur de plus de 3,5 millions de dollars), un répertoire qui lui faisait refuser du monde quelques jours auparavant au Théâtre de Boston. Il n’a récolté que 32 dollars et seulement sept personnes se sont arrêtées, un peu, pour l’écouter. Là encore, une explication assez simple : le contexte, le cadre, l’emportent sur le contenu de la séquence de communication car, dans le métro, un jeune qui fait la manche en jouant de la musique, même s’il semble doué, ne peut pas être un artiste de renom. Le cadre induirait donc notre interprétation de l’explicite, en raison de nos systèmes de connaissances, de croyances et de représentation.

Si nous regardons du côté de Claude Guéant et de son désormais célèbre pavé dans la mare au sujet de la valeur comparée des civilisations – et nous le ferons non pas dans un esprit polémique, mais bien avec un regard technique – il a été intéressant de noter à la fois les arguments de ses défenseurs et ceux de ses détracteurs. Anecdote amusante, j’étais en train d’écrire un billet sur les enjeux collectifs de la communication publique ; j’étais donc très à l’écoute de cet épisode politique qui intervenait à si bon escient. Dans cette séquence de communication, il y a l’explicite et il y a l’implicite. Les défenseurs du ministre se sont attachés au premier aspect, les contradicteurs au second. L’explicite étant décrypté de manière très rationnelle et, a priori, “objective” : comment peut-on vouloir vivre dans une civilisation qui ne respecte ni les femmes, ni les libertés individuelles ? Et le tout étant présenté comme un paradigme où le mot “civilisation” pouvait être aisément remplacé par “société”, “système politique”, “communauté”, etc … L’implicite, maintenant, est tout autre. Il est totalement dépendant de la représentation que nous nous sommes faite des paroles, de l’émetteur et du cadre dans lequel cette séquence de communication s’est déroulée. Il y a le statut de M. Guéant, Ministre de l’intérieur, pas des Affaires sociales. Il y a ensuite la relation que nous avons avec le locuteur (en général, on ne prête qu’aux riches, surtout quand il s’agit de récidivistes en matière de déclarations entendues comme “borderline”). Il y a également l’analyse du contexte dans lequel a été prononcée la déclaration. En l’occurrence, il s’agissait d’une réunion d’un syndicat d’étudiants très marqué politiquement. Et puis, ce micro contexte s’inscrit dans un contexte plus “macro”, celui de la campagne électorale pour les présidentielles où les candidats et leurs troupes nous ont habitués à des déclarations pleines de sous-entendus et de recherche de cibles indirectes par ricochets. Ainsi, on sent immédiatement que le sous-jacent est très puissant et qu’il va nous faire entendre bien autre chose que les seuls mots prononcés. L’implicite l’emporte sur l’explicite et c’est une nouvelle preuve du bien fondé des axiomes de l’école de Palo Alto.

Quant à une morale pour nous autres, humbles communicants publics qui avons à créer l’idiome de notre communauté, elle tient en peu de mots : l’essentiel de notre mission n’est pas de se contenter de délivrer un message, mais plutôt de construire le cadre préalable à la délivrance de ce message, de choisir en fonction du contexte ce qui sera énoncé et comment il le sera, et de faire se tisser une relation spécifique entre notre collectivité (et ses représentants) et nos cibles, afin de réduire, autant que faire se peu, l’écart entre l’implicite et l’explicite de nos messages de communication. Objectif : rendre audibles et crédibles locuteur et locution, en fonction de ce qu’ils représenteraient pour nos cibles. Et on se retrousse les manches maintenant ! De mon côté, je vais tenter d’imaginer ce que vous allez interpréter de ce billet, sachant où il est publié, lisant vos commentaires sur d’anciens billets et essayant de cerner ce que vous imaginez de moi … ça fait un petit peu peur.

Article publié le 15 février 2012 sur le site du Cap’Com.

Voir aussi :
    –
“Civilisation”, pourquoi nous avons raison d’entendre surtout l’implicite .
    - Être A.T. me redonne la foi.
    –
P.N.L., cartes du monde, systèmes et homéostasie.

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À propos de Marc Thébault

Directeur de communication publique (Mairie d'Issy-les-Moulineaux, mairie de Saint-Etienne, Communauté d'agglomération Caen la mer), marketing territorial (Saint-Etienne Métropole), chargé de cours en stratégie de communication publique, en territorialisation de la communication et en marketing territorial (Ecole de Management de Normandie, Caen / UCO, Angers / IEP, Lille), auteur chez Territorial ("Construire la communication intercommunale" et participation au classeur "Le Dircom"), webéditorialiste sur cap-com.org. A suivre sur Twitter (@marcthebault) et sur Viadéo comme Google + (Marc Thebault)
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