Le hasard faisant toujours bien les choses, au moins quand il y met un minimum de bonne volonté, il se trouve que pendant que j’écrivais un papier sur les enjeux de la communication publique face à la construction d’un “collectif” , le monde politique, la blogosphère, les réseaux sociaux et les médias se passionnaient pour une déclaration gouvernementale où il était question de “civilisations“. Il était, en l’occurrence, surtout question de savoir si elles se valaient toutes ou bien s’il convenait de reconnaître que certaines étaient supérieures à d’autres.
Le contexte des élections présidentielles françaises a fait se focaliser les réactions sur le non-dit présupposé, plus que sur les mots employés ; il en est donc des mots comme de la température, le ressenti l’emporterait toujours sur la mesure exacte.
Plus sérieusement, on voit bien ici tout l’intérêt de décrypter ce phénomène avec la grille de Palo Alto et certains de ces axiomes dédiés au décryptage de la communication interpersonnelle.
Sur l’explicite, des arguments rationnels ont été lancés et qui nous semblent recevables : dans l’absolu, on est d’accord pour dire que la place de la femme et celle du respect des libertés individuelles sont des critères incontournables pour estimer un mode de gouvernement. Technique relativement connue en rhétorique, on empêche le désaccord en ne présentant que des évidences, et qui s’est largement déclinée sur tous les sujets, dont, par exemple la sécurité et le sort à réserver aux délinquants récidivistes.
Mais, si l’on s’intéresse maintenant à l’implicite, bien d’autres éléments que le seul sens littéral des mots va jouer sur notre interprétation.
Il y a d’abord la relation que nous avons avec le locuteur. En général, on ne prête qu’aux riches, surtout quand il s’agit de récidivistes en matière de déclarations plus que “borderline”. C’est bien le cas quand on considère l’orateur en question.
Il y a également l’analyse du contexte dans lequel s’est déroulée cette séquence de communication. En l’occurrence, il s’agit ici d’une réunion d’un syndicat d’étudiants classé, sauf erreur de ma part, plutôt à droite. Et puis, comme je le précisais au début, il y a un climat particulier, celui de la campagne électorale pour les présidentielles où les candidats et leurs troupes nous ont habitués au billard à plusieurs bandes : laisser croire que l’on s’adresse à X alors qu’en réalité on veut parler à Y ou à Z. La question est donc : sommes-nous dans un contexte qui favorise la relativité et cette phrase a-t-elle été prononcée dans le cadre d’une réflexion ouverte et tolérante ? Je vous laisse juges. Faites aussi ce test, imaginez la même phrase prononcée par Edgar Morin devant par parterre de sociologues … l’impact sera sans doute sensiblement différent, tout comme notre interprétation.
Ainsi, on sent immédiatement que le sous-jacent est très puissant et qu’il va nous faire entendre bien autre chose que les seuls mots prononcés. Aujourd’hui, les tirailleurs du parti de notre locuteur montent aux créneaux pour sauver ce soldat, en ne s’appuyant que sur les seuls mots prononcés, voire en les relativisant sur l’air du « Il a dit “civilisation“, mais il aurait pu dire “gouvernement“ ou “système politique“, ce n’est pas le plus important. Ce qui compte c’est l’idée ». Je suis bien d’accord. Quand on analyse qui est le locuteur, quelles relations il a tissé avec les Français et le contexte qui est le nôtre aujourd’hui, on sent bien que peu importe les mots, il conviendra toujours d’entendre les idées qui sont derrière. Il conviendra d’être bien persuadés que nous avons raison d’entendre l’implicite.
PS : un billet du Huffington post a le mérite, en rappelant des propos de Georges Clémenceau, de poser un regard décalé vis-à-vis des propos du Ministère de l’intérieur avec, cerise sur le gâteau, un mot sur l’Allemangne. Et en ces temps de tropisme outre-rhénans, …
Voir aussi :

C’est clair, ici le contexte importe certainement plus que la formulation même. Mais Claude Guéant n’est pas Edgar Morin, tant s’en faut, et les fachos de l’Uni sont loin d’être des experts en sociologie.
Théoriquement, on doit pouvoir parler de tout. C’est du moins ce que j’ai appris en fac de philo (quand on mettait sur “la gueule” des pourris de l’Uni et du Gud qui, eux, polluaient les amphis de droit et de sciences éco). On doit pouvoir parler de tout et ne pas se soumettre aux dogmes. Mais pas n’importe où et pas n’importe quand. Et en prenant soin de faire attention à la formulation. Car, selon le contexte, le mot “civilisation” comme l’a employé Guéant prendra une signification sulfureuse. À rapprocher des “croisades” exhumées par je ne sais plus quel intellectuel rural de la majorité.
Oui, tu as raison, Marc, c’est bien l’implicite qui doit prévaloir. Ça fait trop longtemps que la communication existe pour n’en rester qu’à l’explicite. Parce qu’aller parler de civilisation devant cet aérophage de fachos boutonneux, ça ne peut pas relever du hasard ou de la maladresse : Guéant savait pertinemment l’utilisation qui serait faite de ses flatulences dialectiques. Même si tu peux le remercier d’avoir fait du buzz autour de ton papier…