Quand ils parlent politique, je déteste mes enfants !

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« Quelle est la définition d’une démocratie, d’une dictature et d’un totalitarisme ? En démocratie, tout ce qui n’est pas interdit est permis. Sous une dictature, tout ce qui n’est pas permis est interdit. Dans un totalitarisme, tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire. » Diction allemand

Il y a quelques temps, à l’occasion d’un grand rangement de placards, j’ai retrouvé d’anciens cours d’instruction civique. Vous vous doutez bien que j’ai immédiatement stoppé toute activité pour m’asseoir et feuilleter avec délectation ce cahier aux pages jaunies. Différents thèmes avaient été abordés : la République, les députés, l’organisation territoriale Française, les élections, etc … Il y avait aussi un chapitre sur les différents régimes de gouvernement, dont une partie sur les dictatures et autres régimes totalitaires ou autocratiques. J’ai alors appelé mes fils pour leur faire découvrir ces textes et nous avons échangé autour des différentes notions présentées et à propos des critères à retenir pour différencier les différentes formes de pouvoir.

Ainsi, nous avons noté que, selon ces anciennes notes, une dictature, au sens large du terme, pouvait être caractérisée par les éléments suivants :
- un régime établi et maintenu par la force et la violence ;
- un régime en rupture avec la légalité constitutionnelle précédente ;
- un pouvoir absolu entre les mains d’un seul homme, entouré d’une poignée de fidèles cooptés et soutenu par un parti unique ;
- une contrôle total des pouvoirs législatifs et judiciaires par, en général, le seul pouvoir exécutif ;
- une mainmise sans partage sur l’information ;
- une inégalité des citoyens devant la loi : l’arbitraire est la règle ;
- l’absence d’élections libres ;
- une bureaucratie omniprésente ;
- l’incitation à la délation sous couvert de dénonciation de “traîtres” à la Patrie (ou à la Nation) ;
- la manipulation de l’opinion par une propagande qui rappelle sans relâche l’idéal commun à atteindre et l’indispensable mobilisation contre les ennemis (intérieurs ou extérieurs) de la Nation ;
- une identité sociale individuelle diluée dans une masse globale qui doit une totale dévotion au Chef et à la Nation ;
- un régime qui n’hésite pas à éliminer régulièrement une partie de cette masse, à “purger” de manière cyclique le système ;
- une surveillance permanente des individus pour les soumettre par une forme de “terreur” ;
- des cérémonies d’envergure pour célébrer le Chef et la Nation, seules manifestations autorisées de ce qui peut relever du champ culturel, le reste étant soumis à un contrôle extrême, ou bien rigoureusement censuré.

Comme ils savent que je travaille avec des élus, ils m’ont demandé si ce genre de régime pouvait exister en France, en particulier dans les mairies. J’ai été très surpris. Pour moi, depuis le 21 avril 2002, il était évident qu’un petit risque pouvait sans doute exister lors d’une élection présidentielle, mais plusieurs siècles de démocratie avaient inoculé, théoriquement, des antivirus puissants chez les Français. Par contre, à l’occasion d’élections municipales, je reconnaissais que tout était possible, l’extrême droite ayant remporté plusieurs mairies il y a quelques années. Mais, immédiatement, je précisais que même avec le Front National à sa tête, aucune mairie n’avaient jamais présenté toutes les caractéristiques énoncées dans mon vieux cahier. Et de rire. Jusqu’au moment où, visiblement décidés à me contredire, mes fils ont dressé une liste de questions auxquelles je devais répondre pour argumenter mon optimisme. Une sorte de test de démocratie, en reprenant, point par point, les critères détaillés. J’acceptais le challenge.

« Un maire peut-il être mis en place par la violence ?
- Je réponds non, sans hésitation.
- Les citoyens sont-ils égaux devant la loi municipale ?
- Encore heureux ! Qu’allez-vous donc imaginer ?
- Pas d’arbitraire ni d’apologie de la délation ?
- N’importe quoi. Question suivante s’il vous plaît.
- Une police secrète et une surveillance permanente des citoyens ?
- Quoi ? Soyez sérieux voulez-vous, sinon j’arrête tout !
- Et la Police municipale ?
- Celle-là, elle est très visible ! Elle n’a rien de secret !
- Et la vidéo surveillance ?
- Vous êtes idiots ou quoi ? Ce n’est pas un moyen d’espionnage des habitants, c’est un outil au service de la sécurité et de la lutte contre la délinquance. Ce n’est pas de la surveillance, c’est de la protection.
- On le note. Une nouvelle équipe municipale peut-elle exercer ses pouvoirs en changeant totalement les règles précédentes ?
- Euh … oui, sans doute, mais toujours dans le cadre du respect des règles nationales. Enfin, bien sur, des maires prennent-ils parfois des arrêtés illégaux, mais ils sont dans tous les cas annulés. Enfin je crois. Leurs gestes sont très surveillés. Par la Cour des comptes notamment !
- Et la bureaucratie ? Omniprésente ?
- Merci de ne pas confondre “administration” et “bureaucratie”.
- Ce n’est pas la même chose ?
- Non, ce n’est pas du tout la même chose ! La bureaucratie c’est l’inefficacité et la corruption ; alors que l’administration des collectivités françaises est reconnue partout dans le monde comme un modèle.
- Nous, on ne fait que poser des questions … Autre point, les élections locales sont-elles libres ?
- Oui, évidemment ! Et les quelques incidents qui sont à signaler parfois ne sont en rien signifiants.
- Pardon ?
- Oui, de temps en temps, il peut être remarqué ici ou là quelques gestes très limites … intimidations musclées de militants, échanges de paquets de cent bulletins avant le dépouillement, bourrage d’urnes, morts qui votent, ou des pseudo référendums … mais tout cela est marginal et à chaque fois sévèrement sanctionné !
- Le Maire bénéficie-t-il du  contrôle total des pouvoirs ?
- Ce n’est pas forcément en ces termes que cela se pose. Mais, pour faire simple, disons que, en règle générale, oui, le Maire a de grands pouvoirs tant vis-à-vis de ses adjoints que vis-à-vis du conseil municipal.
- Mais les décisions sont toujours collectives ?
- Certainement ! Vous pensez peut-être qu’elles ne se prennent que dans son bureau et que le Conseil municipal ne fait qu’entériner sans broncher ?
- Et si des adjoints ne sont pas d’accord ?
- Dans ce cas, il peut effectivement, mais notez bien que cela n’arrive pas souvent, enlever une délégation à un adjoint qui ne serait plus en accord avec lui.
- Il y a un procès équitable avant ?
- Mais non ! Qui parle de procès ? Ce n’est pas un jugement ! Il s’agit juste de signifier qu’un travail en commun n’est plus possible en raison des divergences d’opinions.
- Tous les adjoints sont donc obligés d’être d’accord tout le temps ?
- C’est un peu plus complexe que cela dans la réalité. Vous ne pouvez pas comprendre.
- On note aussi cette dernière remarque ! En cas de changement de chef après une élection, doit-on craindre une chasse aux sorcières vers les membres de l’ancienne équipe ?
- Pas de chasse aux sorcières, non, nous ne sommes plus sous l’Inquisition. Par contre, il semble naturel et logique qu’une nouvelle équipe cherche à s’entourer de nouvelles compétences, plus en lien avec le nouveau projet politique qui sera à mettre en œuvre. Donc, en ce sens, je peux admettre que dans certains cas des nouveaux élus changent quelques têtes au sein de l’administration …
- Le parti majoritaire est-il unique ?
- Mais non ! Et puis nombre de majorités locales sont composites, alors, forcément, la négociation est la règle. Et puis,  il y a une ou des oppositions qui ont tout à fait le droit d’exister et de s’exprimer.
- Dans de petites tribunes à la fin du magazine ?
- Euh, oui … dans ces tribunes … mais pas toujours petites … enfin si, … il faut dire que c’est souvent proportionnel au poids du groupe politique … . Et j’allais oublier les Conseils où tous les élus peuvent demander la parole, les pour comme les contre. Ça c’est irréfutable, non ?
- On s’en félicite. Le maire est-il entouré d’une poignée de fidèles, qui s’autodésignent ?
- De temps en temps, peut-on observer des collectivités où, parfois et notez que je dis bien “parfois”, au sein du cercle très fermé des conseillers proches, les nominations peuvent peut-être être dictées par la notion de fidélité, donc par la volonté d’avoir une totale confiance dans les membres. Et, alors, oui, il sera sans doute question de recruter de préférence sur ces critères plutôt que sur des critères d’efficacité professionnelle. De là à décrire un groupe de courtisans obnubilés en permanence par la satisfaction du chef et exclusivement programmés pour obéir sans apporter jamais la moindre contradiction, il y a vraiment un pas que je ne peux franchir.
- Pas le droit de contredire le chef ?
- Si, bien sur. Mais la règle est plutôt de respecter ce que veut ou dit le chef et de faire en sorte de transformer cette parole en règle à suivre ou en projet à mener.
- Passons à autre chose : le Maire a-t-il une mainmise complète sur l’information ?
- Complète, complète, vous y allez un peu fort ! Disons qu’il a à sa disposition des moyens d’informations qu’il coordonne … naturellement … mais pas en tant que dictateur, juste comme directeur de la publication. C’est une sacré nuance.
- Et des articles peu flatteurs pour lui et son équipe peuvent donc être publiés dedans ?
- Clairement, ce n’est pas le but. Et puis, sachez que ces supports sont surtout destinés à donner de l’information, pas à faire de la publicité mensongère. Les magazines municipaux ne sont pas exclusivement dédiés à la gloire de l’équipe en place et à celle de son leader en n’évoquant que les succès et les bonnes nouvelles. Et, quoiqu’il soit écrit dans les supports municipaux, il existe partout en France des médias indépendants, aptes à apporter autant que de besoin la contradiction, et en toute liberté.
- Même si les médias locaux vivent beaucoup des budgets publics ?
- Seriez-vous en train de d’évoquer les budgets des collectivités consacrés aux achats d’espaces publicitaires ou aux publications de leurs annonces légales ? Les enfants, vous savez que ce genre de propos peut totalement être qualifié de “Poujadiste” et servir directement la soupe à l’extrême droite ?
- OK, ok ! Nous notons bien l’absence de manipulation de l’opinion par la propagande
»

Je pensais que la conversation allait s’éterniser mais, un convoi d’anges est passé sans prévenir entre nous. Devant le silence persistant, mes yeux ont interrogé mes questionneurs et prévenu que j’étais prêt pour la suite. Il n’y en a pas eu. Mes enfants ont vaguement soupiré avant de repartir vers leurs consoles de jeux et autres lecteurs MP3 non sans me conseiller de ne jamais changer de métier. Pour eux, j’étais totalement un “vrai dircom public”. Ce qui est étonnant, c’est que je n’ai pas entendu dans le ton employé le moindre soupçon de compliment. Les enfants sont bizarres.

NB : S’il faut le préciser, je le fais : un pays dans lequel on peut écrire ce type de papier sans voir débouler 3 colosses à 6 h du matin qui viennent vous proposer une petite promenande matinale est, bien évidemment, une vraie démocratie !

Voir aussi :

- La vengeance des (futurs) vieux dircoms !
- Ecueil(s) téléphonique(s)
- Dircoms : les 10 signes de votre déclin

Accéder au Guide de lecture du blog.

À propos de Marc Thébault

Directeur de communication publique (Mairie d'Issy-les-Moulineaux, mairie de Saint-Etienne, Communauté d'agglomération Caen la mer), marketing territorial (Saint-Etienne Métropole), chargé de cours en stratégie de communication publique, en territorialisation de la communication et en marketing territorial (Ecole de Management de Normandie, Caen / UCO, Angers / IEP, Lille), auteur chez Territorial ("Construire la communication intercommunale" et participation au classeur "Le Dircom"), webéditorialiste sur cap-com.org. A suivre sur Twitter (@marcthebault) et sur Viadéo comme Google + (Marc Thebault)
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