Parfois, nous nous creusons la tête à essayer de faire comprendre des concepts. Et puis, le hasard aidant, un texte apparaît soudain, au détour d’une lecture ou d’une navigation sur le web et il apporte, enfin, la clef. Prenons le marketing territorial, tendance lourde de la compublique. Souvent, face à des supérieurs, des collègues, des élus, des étudiants, j’ai usé de maints exemples et images pour l’expliquer. Et avec des succès très divers. Je précise que j’ai d’abord voulu partir de la définition, histoire d’afficher un processus logique et surtout rationnel. Je reprenais donc d’abord la définition générale du marketing de MM. Lendevrie, Levy et Lindon (Le Mercator, chez Dunod, que l’on peut retrouver sur le site dédié) : « [c’est] l’effort d’adaptation des entreprises à des marchés concurrentiels, pour changer, en leur faveur, le comportement des clients par une offre dont la valeur perçue est durablement supérieure à celle des concurrents ». Puis, j’enchaînais avec la variante de Vincent Gollain appliquée aux territoires : « Le marketing territorial est l’effort de valorisation des territoires à des marchés concurrentiels pour influencer, en leur faveur, le comportement de leurs publics par une offre dont la valeur perçue est durablement supérieure à celle des concurrents » (pour aller plus loin, lire son ouvrage aux éditions Territorial, Guide du marketing territorial ou visiter son site). Ces définitions (dont la mienne ici), avec leur allure scientifique, me semblaient suffisamment sérieuses pour que je puisse retenir l’attention de mon auditoire. J’y parvenais quelquefois, mais je sentais bien que j’avais en face de moi des personnes certes désormais convaincues du côté précis de l’affaire, mais encore un peu dubitatives quant à l’opérationnel. C’est après leur question « Et maintenant, on fait quoi ? » que j’avais tendance à me prendre les pieds dans une réponse par trop complexe.
Jusqu’au jour où je suis tombé sur un texte. Deux en réalité. Le premier est un témoignage, publié dans La Gazette des communes du 16 octobre 2006, de la coauteur de Innover en Marketing, Marie-Claude Louyot-Gallicher qui évoquait ainsi les efforts d’attractivité des territoires : « Le marketing de l’offre tel que semble le pratiquer la majorité des collectivités locales paraît aujourd’hui un peu dépassé : elles se posent simplement en rivales les unes par rapport aux autres […] Il n’y a pas de réflexion en amont sur les valeurs du territoire […] le marketing territorial devrait commencer par un travail sur l’identité … »
Le second texte est de Roger Nifle, directeur de l’institut Cohérences : « Quelle signification a pour un décideur (Hermès) le fait de s’implanter “en vue du Mont saint Michel “ ? Quelle qualité de vie offre Annecy pour les cadres des entreprises qui s’implantent dans un lieu excentré ? Pour quelle raison telle entreprise va s’installer sur le plateau ardéchois ou à Alès ? Les argumentaires exclusivement fiscaux ou techniques, ceux liés au marché local du travail, aux financements, aux moyens de transports, oublient, qu’au fond, même les entreprises ont une âme ou plutôt leurs dirigeants. Seuls ceux qui n’en auraient pas ne seraient sensibles qu’à ces arguments. De ce fait s’ouvre un nouveau chapitre du marketing territorial : quelle “mise en valeur” d’un territoire doit-elle être envisagée pour optimiser son attractivité ? A cela deux réponses, l’ancienne et la nouvelle.
L’ancienne, c’est une question d’image. Il faut donc établir la “collection d’image” qui va séduire les investisseurs. Évidemment les spécialistes sensibles à la mode et aux médias vont nous sortir la collection complète des stéréotypes du moment, ce qui va très bien avec une tendance grégaire au mimétisme. C’est ainsi que les communications des territoires se neutralisent et que si des implantations se réalisent ou non, c’est “malgré” les efforts d’attraction consentis.
La nouvelle réponse, c’est que les “territoires” ont une âme. Cette métaphore est utile ici pour comprendre que ce qui anime, ce qui émeut le cas échéant, ce qui motive et en définitive décide, c’est la rencontre “des âmes”. Le “coup de foudre” n’est pas rare mais bien évidemment les manuels des experts les ont bien vite recouverts de rationalisations. Ils sont comme celui qui cherchait ses clés perdues sous le réverbère non parce qu’elles y étaient mais que c’était le seul endroit où il y avait de la lumière. Les clés de l’attractivité territoriale ne sont pas sous le réverbère des grilles d’analyses habituelles. Il faut les chercher ailleurs. Reconnaître ce qu’est “l’âme du territoire”, la mettre en valeur, non seulement en terme d’images mais aussi d’accueil et de perspectives de relations de l’entreprise et du territoire et enfin la faire reconnaître par des stratégies appropriées … »
Je suis un peu jaloux de Roger Nifle qui a posé, quelques années avant moi et en mots si justes, les vrais enjeux du marketing territorial en replaçant très clairement la notion de “valeur” ou “d’âme” au cœur des préoccupations territoriales. De plus, ces enjeux sont en lien avec la communication publique. Car on pressent qu’au travers de sa déclaration, ce sont bien ces deux champs qui sont impactés. Dircom public moi-même, et non développeur territorial, je ne pratique le marketing territorial que parce qu’il me permet d’influer sur mes pratiques communicantes. De les faire autrement. De les faire mieux. C’est bien là où il serait dommage de laisser le champ du marketing des territoires aux seules mains des directions du développement économique, des agences de développement ou des experts divers variés en attractivité. Le marketing territorial est au service de l’économie, c’est une évidence et il est principalement tourné vers l’extra-muros. Soit. Mais il peut tout aussi bien être au service de la communication publique en général. Car il a également une portée intra-muros. En demandant un vrai travail introspectif sur l’identité du territoire, sur la perception de cette identité – l’image donc, et en prenant soin de ne pas confondre les deux concepts – il va pouvoir compléter notre gamme d’outils et d’actions pour, d’une part, permettre à notre collectivité de se différencier des autres locuteurs locaux et, d’autre part, permettre de mieux définir les actions de fédération de la population autour d’un projet et autour d’une terre commune. Enjeu majeur, principalement pour les intercommunalités dont le souhait d’ancrer et de personnaliser leur discours est immense. Sur ces deux aspects, l’intra-muros et l’extra-muros, l’outil est le même. Comme le suggère Laure Chapey dans les commentaires de cet article -voir en bas de page – cette démarche permet de « révéler l’endogène pour séduire l’éxogène » . Le fait de travailler sur ce qu’est réellement le territoire, donc de dresser son portrait territorial, en ayant soin de compléter les points d’analyse matériels par des éléments plus immatériels, ceux des valeurs collectives notamment, voila la base même du marketing territorial. Nos actions évoluent donc en parallèle avec celle des marques commerciales. Celles-ci sont passées de la simple promotion des performances des produits (“Ariel lave plus blanc”) à la mise en avant de la notoriété des marques (“Seb, c’est bien”) pour être désormais résolues à vanter d’abord leurs valeurs (“MAIF, assureur militant” ou “Apple, Think different“).
De la promotion fondée sur les performances des projets publics, on était déjà passé à un nouveau stade, celui de la promotion fondée sur la notoriété des collectivités ou de leurs élus. Mais, avec les apports du marketing, les pratiques vont s’orienter sur des actions de valorisation des territoires fondées sur les valeurs mêmes de ce territoire. Les argumentaires ne chercheront plus à tous utiliser les mêmes structures. Chacun recherchera au contraire ce qui lui est unique : ses réels discriminants. Nous entrons ainsi dans l’ère de la territorialisation de la communication. Territorialisation qui passe notamment par le glissement du nom ou du logo de la collectivité vers la création de marques territoriales aptes à symboliser, à incarner les valeurs du territoire. Au moins celles qui peuvent être discriminantes car uniques. Au moins celles qui donnent son âme au territoire. On peut croire qu’à ce jeu, certains territoires soient favorisés. Effectivement, dans l’imaginaire de chacun, des régions semblent plus porteuses que d’autres d’une culture particulière, de valeurs collectives connues et reconnues. Dans ces régions, de plus, ces valeurs semblent partagées et revendiquées par la population elle-même. Dans d’autres moins. A priori en tous cas. C’est là que le travail du communicant, en s’appuyant sur les principes et les outils du marketing territorial, se justifie pleinement : à la fois anthropologue, psychothérapeute (et à ce sujet, regardez donc le travail mené par l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine, l’ANPU), historien, archéologue, sociologue, enquêteur même – voire exorciste – il ira à la rencontre de l’âme territoriale et la mettra à jour. Un challenge relativement excitant. Au moins autant que la conception de campagnes sur la propreté de la voirie et l’incivilité des maîtres de chiens, non ?
Voir aussi :
- Pour une (re)définition du marketing territorial.
- Fausses marques contre nouveaux logos : le marketing territorial en train de se faire biaiser.
- Marketing territorial : révéler et aimer ce que nous sommes.
- Marketing territorial vs marketing commercial : le crash test !.
- 5 deuils nécessaires pour pratiquer le marketing territorial.
- 5 raisons de plaider pour le marketing territorial.
- Identité ou image : le syndrome de Dorian gray.
- Les classes créatives, sujet et facteur d’attractivité.
- Marketing territorial : comment recenser les composantes de l’identité ?.
- Perception des territoires : une grille d’analyse.
- Augmenter la valeur des offres territoriales : les leviers.


Merci pour votre Blog
Pas simple de communiquer sur les territoires alors que chacun d’entre eux fourbis peu ou prou les mêmes arguments.
Comment se différencier pour éviter ce marais où tout le monde se ressemble ?
La stratégie de “l’océan bleu” est une réponse passionnante. Lisez l’histoire du Cirque du soleil
Je serais ravi d’un prochain contact tel étant interpellé par deux territoires en projet.
Cdt
Merci Yves de vos remarques. Je suis en congés. Rdv fin août ?
Article assez intéressant, certes l’âme d’un territoire est l’essence même de la communication, les territoires ont cette chance d’avoir un capital (plus ou moins) fabuleux à exploiter. Mais certaines choses sont à préciser : attention à ne pas confondre, le marketing territorial ne veut en soit pas dire grand chose : mélanger communication publique et communication économique crée aujourd’hui un flou dangereux.
Autre point, vous notez l’importance de ne pas laisser la communication uniquement aux agences de développement, absolument ! La prolifération des marques économiques doit sont succès à la fédération qu’elles créées entre les différents acteurs et notamment entre les agences de développement et les décideurs publics ; malgré tout, les marques ne sont pas et ne doivent pas êtres la solution absolue, il est essentiel de remettre la politique au coeur !
Ce qui est sûr c’est que c’est un sujet passionnant, qui nécessiterait de faire tomber les illusions qui ont été créée, le marketing territorial est un mythe ce qui le restreint dans ses moyens, dans les représentations des élus ; plus que jamais tout est possible et tout doit être remis en cause à chaque campagne, marque, attractivité, identité sont autant de notions que l’on interroge pas assez et qui créée l’âme du territoire…
Passionnant sujet !
Merci Matthieu pour vos remarques. Nous sommes dans un champ professionnel très récent. Observons donc comment, avec le temps, la rencontre communication/matketing fait évoluer (ou non) les pratiques professionnelles tant vers les habitants que vers l’extérieur.
Bonjour,
Vous connaissez et semble t-il appréciez les positions et propositions de Roger Nifle en matière de marketing territorial. Avez-vous lu son dernier livre “Le Sens du bien commun” ? Il y précise sa pensée de l’action communautaire et pas seulement à l’échelle des territoires et au niveau de communautés humaine en général. Nous avons créé un groupe sur Facebook pour échanger autour de ces propositions. Je vous invite à nous rejoindre à l’adresse https://www.facebook.com/groups/sensdubiencommun/
Nous pourrons y engager des échanges sur le marketing territorial qui à l’évidence vous tient à coeur. Au plaisir de vous y rencontrer. Cordialement. Gérard Borth
Merci de l’information, je vais aller regarder.
Merci pour cet article fort intéressant !
Je gravite depuis quelque temps autour de ce qu’on appelle donc le “marketing territorial”, champ professionnel plutôt récent en effet. Ayant travaillé au sein d’une équipe chargée du marketing territorial d’une région et ayant fait un mémoire de fin d’étude sur ce sujet, je me suis faite un peu la même réflexion que vous sur la pertinence de l’utilisation du marketing territorial au service d’une communication publique. Cela fait plaisir de le lire !
Je suis même tentée de dire que les deux pratiques sont complémentaires. Elles poursuivent un même but : mettre en valeur les spécificités d’un territoire, ses hommes, et ce que vous mentionnez à juste titre, ses valeurs collectives. J’ai l’impression que le marketing territorial peut apporter un “plus” à la communication publique par ses techniques d’analyse du territoire.
Sujet passionnant à creuser en effet…
Merci Hélène de vos remarques. Effectivement, je n’envisage pas le marketing territorial exclusivement mis au service du développement économique, mais bien comme nouveau champ de théories à prendre en compte pour améliorer, modifier, influer (etc …) sur les pratiques habituelles de communication publique.
bonjour
un article très interessant qui nous a mis au centre du probleme. je suis etudiante chercheur ou le marketing territorial est mon sujet de these; j aimerai bien partager vos experiences ainsi que vos travaux pour avoir une vision globale sur les differents methodes de positionner et rendre une region attractive,…..
merci
Bonsoir, vous avez tous les moyens de me joindre via les réseaux sociaux dans le menu horizontal de gauche “à propos”
Sinon je vous donnerai une adresse courriel.
Bonjour,
Je trouve évidemment passionnant que les acteurs des territoires s’interrogent sur des valeurs à partager. D’autant plus si ces valeurs, cet ADN – j’aime bien ce terme aussi – parviennent à “révéler l’endogène pour séduire l’exogène”.
Je me pose en revanche la question de la pérennité des marques territoriales (pas de la démarche bien sûr, mais de son branding).
Si les valeurs sont une traduction de l’ADN des territoires, donc amenées à être pérennisées, en est-il de même pour la marque ?
Exemple, depuis la création de I love NY, la ville a profondément évolué. Ses fondamentaux sont restés, mais l’évolution de son offre, son urbanisme etc l’ont à mes yeux sublimé. Est-ce qu’I Love NY fait à ce point partie du patrimoine qu’il est immuable ?
Cdlt.
Merci Laure de vos commentaires,
1°) “révéler l’endogène pour séduire l’exogène” : belle formule, puis-je la réutiliser ?
2°) Sur le reste je partage vos interrogations et pense effectivement que le branding, s’il est à moyen terme, ne peut l’être à long terme. Il doit évoluer avec l’évolution du territoire, même si l’ADN (pour reprendre votre expression) rest inchangé. Comme les humains, les territoires peuvent changer. Heureusement.
Bonjour
vous recherchez l’âme des territoires comme je quête l’âme des marques, dans un univers du monde économique “privé” ou tant de marques ont dissimulé derrière des matrices “guerrières” l’oubli de leurs valeurs, de leurs forces d’attractivité intrinsèques.
Sommes-nous sur la bonne voie ?
Je le crois profondément.
Bravo pour votre article
Merci François pour vos encouragements et oui, je pense que nous suivons la bonne voie … même si nous ne savons pas forcément où elle va vraiment !