L’accoutumance aux petits dégoûts

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Nous sommes un certain nombre, des centaines de milliers sans doute, à avoir entamé l’année 2011 avec, sur la table de chevet, le court mais puissant ouvrage de Stéphane Hessel, Indignez-vous !. Quel que soit le niveau de sa qualité littéraire, les pages de ce livret ont surtout eu le mérite d’ouvrir un champ collectif possible, celui du refus. Avec parfois autant de maladresse qu’Antigone, mais avec la plus grande sincérité, les lecteurs ont repris conscience de l’absolue nécessité de rester éveillés, alertés, conscients et prêts à dire « non ». Quelques mois plus tard, le Printemps de Jasmin ébranlait l’Afrique du Nord. Et l’Europe recevait une leçon de courage et de démocratie. Ce printemps là n’est pas encore terminé, la quantité de sang à verser requise pour la liberté n’étant pas encore tout à fait atteinte.

Pendant ce temps, chez nous, quelques soubresauts citoyens se sont fait jour. A la Bastille, dans quelques préfectures de région, ici ou là, des poignées d’hommes et de femmes ont tenté d’allumer la flamme de l’indignation. Vite évacués par la police ou vite lassés, ces initiatives semblent avoir fait long feu (voir également sur ce sujet Libération du 26 août 2011, qui se demande si l’indignation française restera virtuelle). Pourtant, régulièrement, les média français ou internationaux continuent à nous alerter sur des injustices, des déviances possibles de la démocratie, des abus de pouvoir comme des dysfonctionnements de services publics ou de systèmes politiques, mêmes républicains et démocratiques. Et nous n’aurions que l’embarras du choix pour fonder notre propre indignation tant le catalogue présenté est vaste. Ainsi, éclairés en permanence par ces vigies hyperactives, sommes nous en constante imprégnation avec ce que le monde peut produire de moins agréable. Et c’est une litote. Mais, un clou ne chassant pas l’autre aussi automatiquement, le degré de saturation est un jour ou l’autre atteint, notre tolérance à l’ingestion de données lourdes pour l’estomac comme pour l’âme n’étant pas infinie. Une fois que le malaise est bien installé de deux choses l’une, ou bien nous ignorons ou bien c’est le cuir qui s’endurcit.

En effet,  soit cette accumulation de grands et petits dégoûts entraîne un rejet total et définitif des alertes, à la hauteur au moins de notre sentiment d’impuissance. Plus nous sommes informés, plus nous prenons conscience de notre incapacité à peser un quelconque poids. Ce qui n’est pas loin d’être insupportable. Alors, en somme, pour vivre heureux, vivons aveugles et sourds. Parfois, même, nous pouvons nous moquer de ces groupuscules qui se révoltent éternellement pour un oui ou pour un non. La permanence de leur posture devenant suspecte ou ridicule. Rarement fédératrice. Leur promptitude à se mobiliser comme la régularité des actions menées nous amenant à les classer au rang de professionnels de l’indignation ayant forcément perdu fraîcheur et candeur. Des fonctionnaires de la révolte en somme. Des privilégiés qui peuvent se permettre, sans prendre trop de risques croyons-nous, de désobéir civilement ou de manifester.

Autre option, on gobe. On avale et l’on se surprend soi-même à admirer cette élasticité exceptionnelle du gosier qui rend anecdotique le diamètre des couleuvres à engloutir. Il se dit que c’est la première sodomie qui est douloureuse, ensuite on cicatrise et on s’assouplit. En somme, pour vivre heureux, vivons immunisés. Le niveau de démarrage de l’indignation passe alors de quelques morts à plusieurs milliers, puis à des dizaines de milliers. Comme si une norme était admise : tout mouvement collectif entraîne des victimes et, sous un certain chiffre, estimez cela normal, ne bougez pas. La côte d’alerte peut également être étalonnée sur des mots. Il y a quelques années, on descendait dans la rue lorsque, en évoquant les étrangers, “le bruit et l’odeur” étaient stigmatisés. On se demande aujourd’hui ce que des hommes publics doivent dire ou faire pour déclencher les mêmes protestations. Le niveau de grossièreté ou de vulgarité de paroles publiques prononcées peut s’élever, avec lui s’élèvera notre capacité à supporter l’obscénité devenue ordinaire. Bien sur, Twitter s’énerve. Les internautes tapent rageusement sur leur clavier les 140 caractères de leur colère. Je suis l’un d’eux. Les lecteurs se réjouissent et relaient. Les smartphones fument quelques heures. Encore un peu et l’on se prendrait pour des Tunisiens ou des Lybiens, c’est trop kiffant, non ? Une fois, deux fois, … et puis les messages se multipliant, on fait des choix. Peur de lasser ou incapacité à faire le tri, on fini par écrire une boutade et on passe aux commentaires en live de Confessions intimes ou de X-factor. Certes, parfois, la mobilisation existe et les choses bougent. Mais le reste du temps ?

Ainsi, dans les deux cas, l’accoutumance s’installe et, avec elle, une tolérance grandissante à tous ces dégoûts quotidiens. On regarde impassible les images télévisées de tueries en masse. Là, reconnaissons que notre impuissance à agir est patente. Mais qu’en est-il dans la proximité, là où l’action serait possible ? Ici aussi, on baisse les yeux devant un petit chef de service tyrannique, on écoute sans broncher les glapissements de politiques populistes, on détourne le regard lorsque le hasard nous rend pourtant témoin d’une flagrante injustice, on contourne sans le regarder le trentième mendiant croisé sur notre trajet, on dodeline vaguement de la tête devant un sondage annonçant une vague brune, on applique des règlement iniques ou simplement ridicules, nous compatissons un bref instant pour une vendeuse licenciée après une blague douteuse devant une ministre, on n’entend même plus le journaliste démontrer et démonter le flagrant délit de mensonge d’un élu, on ne réagit plus à la violence devenue ordinaire dans la rue ou les transports en commun, on laisse notre collègue se faire harceler, on a tellement à perdre si le courroux hiérarchique passe sur nous … C’était sans doute le sens des propos de David Abiker (à l’époque chroniqueur à l’émission Arrêt sur image de France 5) qui, dans la revue Minotaure, en juin 2004, nous mettait en garde contre les dangers de l’accoutumance à l’extrémisme.  Au sujet du Front National, il déclarait : « (à l’époque) Le Pen et sa bande donnaient les chocottes […] Les mots, une fois prononcés par Le Pen devenaient inarticulables, exclus du vocabulaire commun. Prononcer “Français de souche” après Le Pen ? Impossible […] Et puis on s’est habitué […] Scrutin après scrutin, on a développé les anticorps de l’indifférence. Au début, on se téléphonait, on se disait : « Tu te rends compte ? » Ensuite on a froncé les sourcils, et maintenant on change de chaîne parce que ça ressemble à l’élection d’avant. Ça varie entre 15 et 18 %. Même TF1 se lasse et préfère balancer le film à 21 heures et des poussières … ». Avec son éternel sourire, Sœur Emmanuelle déclarait que la seule motivation à son engagement était la révolte. N’est pas sœur Emmanuelle, ou l’abbé Pierre, qui veut. Il faut bien reconnaître que le maintient, à son degré maximum, de l’énergie nécessaire pour entretenir la vigilance indispensable à l’arbitrage d’une démocratie demande des ressources gigantesques. C’est épuisant et c’est sans fin. De là à dire que c’est sans espoir …

Vous voulez que je vous dise ? C’est la merde ! Si j’ai bien connaissance que vouloir influer sur des évènements qui se déroulent à milliers de kilomètres de chez moi est une gageure, près de moi, tous les jours, un champ du possible est là. Mais je supporte. Comme d’autres. Alors, tous les jours, un esprit critique renonce, une révolte s’éteint, une indignation avorte, des velléités de justice disparaissent avant même leur éclosion. Et, là encore, je parie qu’on s’habitue très bien à ces petites disparitions quotidiennes. Moi le premier. L’accoutumance je vous dis. Putain de vaccin !  D’ailleurs, en écrivant tout cela, je ne peux que me dire « Et maintenant ? ». Et la question reste en suspend. Devrais-je un jour rendre des comptes pour cette accoutumance en forme d’immobilisme ? Avec un peu de chance, mes juges seront eux-mêmes habitués à ces petites lâchetés quotidiennes. Leur indulgence sera donc à la hauteur de leur lassitude.

PS : Bien sur, j’aurai pu, sur le même thème, écrire presque l’inverse. Parce que, après tout, il existe aussi des indignations qui remportent des succès. Il y a des mobilisations efficaces. Il y a des hommes et des femmes qui s’agitent, qui agissent et qui, même avec des simples intentions ou de simples gestes, dans la jungle de Calais, sous une tente près d’un canal parisien, ou moins médiatiquement dans leur plus proche sphère, rendent ce monde moins invivable. Je ne les oublie pas. Mais je ne suis pas l’un d’eux.

Voir aussi :

- 2011 : une bonne année d’indignation
- Dresscode : un code qui dresse
- Contes d’été, enseignements divers
- Secret story au tribunal ou quand la Justice-réalité se lâche …

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À propos de Marc Thébault

Directeur de communication publique (Mairie d'Issy-les-Moulineaux, mairie de Saint-Etienne, Communauté d'agglomération Caen la mer), marketing territorial (Saint-Etienne Métropole), chargé de cours en stratégie de communication publique, en territorialisation de la communication et en marketing territorial (Ecole de Management de Normandie, Caen / UCO, Angers / IEP, Lille), auteur chez Territorial ("Construire la communication intercommunale" et participation au classeur "Le Dircom"), webéditorialiste sur cap-com.org. A suivre sur Twitter (@marcthebault) et sur Viadéo comme Google + (Marc Thebault)
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