10 raisons de détester la com. publique

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Face à l’apologie de la formule chère à la communication politique, Le Monde du 8 mai 2004, par l’intermédiaire de Dominique Dhombres, répondait en commentant ainsi une conférence de presse du premier ministre Français de l’époque, Jean-Pierre Raffarin : « Cette manie qu’il a de toujours faire des phrases en forme de slogan publicitaire, “Mieux dépenser pour une meilleure santé” (pour les malades), “Une logique de parcours et non une logique de parking” (pour les chômeurs). Tout cela est affligeant […] Allez, on va conclure à sa manière. Ce premier ministre qui ressemble à un pélican est seulement un communicant. ». Ainsi, sous la plume du journaliste, un nom de métier devenait une insulte. On est prié de se laver la bouche au savon noir après avoir prononcé ces quatre syllabes sataniques : co.mmu.ni.cant ! Dieu sait que depuis 2007, l’analyse de la communication gouvernementale a donné lieu à bien d’autres analyses encore plus négatives. Notre difficulté, à nous autres dircoms publics et territoriaux, c’est que le bébé est vite jeté avec l’eau du bain, comme disent justement les chroniqueurs politiques. La communication publique, celle des collectivités territoriales, a été englobée dans ces attaques. Elle n’avait pourtant pas besoin de cela, elle était déjà plus que souvent si sujette à caution !

Secteur particulier de l’activité des collectivités territoriales, la communication est sans contestation possible celui qui déclenche le plus de phénomènes d’attraction/répulsion. D’un côté, ceux qui pensent que la communication fait rêver. On n’aurait rien trouvé de mieux depuis le panem et circenses des Romains. Après tout, ce que recherche l’électeur, c’est l’onirisme. Il avale du “grand projet” comme on avale de l’eau, un été de canicule. Il est au nirvâna à la lecture d’un plan de mandat. Il est proche de l’orgasme face aux affiches qui rendent, enfin, sa ville si belle. Comme cela, lui aussi devient plus beau et plus heureux. Et les gens heureux n’ont, ni ne font, d’histoires. D’un autre côté, ceux qui ne voient dans la communication que la perversion du service public, que la cosmétique du vide. Vulgaire orthopédie pour esprits boiteux, la communication se vanterait de pouvoir combler le manque d’actions publiques, voire de remplacer purement et simplement l’action publique. Pris entre l’attrait de la magie et le rejet de ce qui est inavouable, la communication publique réussit donc l’exploit, malgré elle, d’être l’une des actions publiques qui stigmatise le plus de croyances négatives, qui offre le plus de raisons de la détester. Cerise sur le gâteau, c’est aussi un des secteurs publics où tout le monde se pense compétent. Ainsi que le signalait un collègue directeur de la communication dans le numéro de mai 2003 de la revue Public(s) : « Je n’ai pas l’impression que nos édiles se permettent autant de remettre en question et de partager une expertise avec nos collègues d’autres services […] Ces comportements sont le reflet d’une méconnaissance de ce qu’est la communication – à différencier de l’information – de ce que sont une stratégie, un plan de communication [ …] Nous avons, je pense, un indispensable travail d’information et d’explication à faire auprès de nos élus, nos collègues DGS, financiers, urbanistes, etc, pour faire connaître et reconnaître la communication et nos savoirs-faire. ». Pour bien faire comprendre le phénomène, voici donc 10 bonnes raisons qui amènent en général les élus et les territoriaux à détester la communication publique.

1 – Fondamentalement, la communication ne sert à rien. Grâce à la proximité de l’action publique locale, les habitants sont toujours les mieux placés pour évaluer par eux-mêmes les réalisations. Ainsi, il est inutile de surenchérir sur ce qui est réussi, cela se voit tout seul. Et puis, est-ce bien la peine d’en rajouter quand les finances publiques sont de plus en plus restreintes et quand les électeurs font bien comprendre qu’ils n’aiment pas les élus qui se vantent ? Par ailleurs, en cas de dysfonctionnement, il vaut mieux ne pas en parler. Serait-on à ce point déraisonnable de vouloir mettre l’accent sur les échecs ?

2 – Le premier budget à supprimer en cas d’économies à réaliser. C’est la conséquence directe de la première raison. La communication est bien la première variable d’ajustement d’un budget public, même si, dans le meilleur des cas, elle ne représente qu’à peine 1,5 % du budget de fonctionnement. Par ailleurs, avec les diverses crises, on tient enfin le joker imparable : on n’entretient pas de danseuse lorsqu’on n’a plus le sou ! On rentre chez soi, la tête aussi basse que la queue et l’on retrouve – enfin ! – les vraies priorités.

3 – Parler de la communication, c’est dangereux politiquement. Pour toutes les majorités, faire de la communication, ce n’est pas très avouable. On a bien conscience qu’on danse avec le Diable. C’est un peu le syndrome du Viagra : on en prend, mais on se tait ! On a surtout connaissance que c’est le terrain de prédilection des oppositions qui considéreront toujours la communication comme de la simple propagande électoraliste : on alloue des budgets démesurés, on embauche à prix d’or des militants déguisés en professionnels, on éteint les consciences citoyennes à grands renforts de publications aseptisées, etc … Ces dépenses réputées forcément somptuaires étant donc particulièrement surveillées par l’opposition, la majorité va alors tenter de ne faire apparaître que le plus petit chiffre possible, déplaçant dans les divers services de la collectivité des parties non négligeables du budget de la communication. L’opposition va repérer la manœuvre, donc la dénoncer, la majorité fera donc directement appel à la raison 2, ci-dessus, sauf lorsqu’elle prendra conscience que des pans entiers de son bilan sont ignorés des habitants. Alors on refera un peu de communication et à cet instant l’opposition le pointera, … ad lib … A mon sens, la communication publique territoriale n’aura trouvé toute sa place et toute sa reconnaissance que le jour où l’intégralité des budgets de communication seront, en toute transparence, annoncés et affichés aux yeux de tous (voir : “Budgets de communication : sortons la boîte à gifles“).

4 – Un mal, certes nécessaire, mais d’abord un mal. Victimes de la dictature de l’image, nos pauvres élus et nos pauvres cadres et dirigeants territoriaux sont contraints de faire entrer les marchands dans le Temple ! On leur ressasse que la qualité de leurs projets n’est pesée qu’à l’aune de leurs capacités à être médiatisés. Un projet qui n’est pas communicable serait toujours un mauvais projet. Il convient donc de céder à cette forme de prostitution moderne, où la séduction médiatique est obligatoire et à n’importe quel prix. Quitte à perdre des instants précieux dans un agenda surchargé avec des journalistes scribouillards qui n’entendent rien aux enjeux publics et qui ne cherchent que le sensationnel.

5 – Un simple palliatif face au déficit d’action. Pas d’idées, pas de budgets, pas de projets ? Il reste encore un espoir : la communication. « La culture pour tous », « Avec le pass’sport, c’est le sport à la portée de chacun », « Une ville dont vous êtes les acteurs », … Voilà bien des signatures qui valent toutes les réalisations. L’action importe peu. Ce qui compte, c’est de faire croire qu’elle sera un jour, peut-être, réalisée. Le seul objectif est de placer l’élu comme le Sauveur : celui qui paraît le plus crédible pour incarner une ambition. Quant à savoir si l’ambition est réaliste et si elle se concrétisera un jour, c’est un autre débat. En résumé : vous ne savez pas quoi faire ? Faites une affiche ou un tract “toutes boîtes aux lettres” ! Mieux, changez le logo de votre collectivité.

6 – Des promesses non tenues. La communication se présente comme souveraine pour faire accepter toutes les actions discutables. Un projet mal engagé, une population récalcitrante, des cofinanceurs sceptiques, des médias locaux méfiants … il existerait une solution miracle : la communication. Un dossier de presse bien épais et savamment mis en page, quelques réunions publiques bien préparées (comprendre : dans une salle occupée par des sympathisants identifiés), des outils high-tech – forums de discussion sur les réseaux sociaux, Power Point richement illustré, vidéo d’images de synthèse 3D, etc. -, orateurs bien coachés et bien média-trainés, un dossier de douze pages dans le magazine municipal parsemé des testimoniaux à l’allure si spontanée, la communication va enfin justifier de son utilité : vendre l’invendable. L’expérience montre que cela ne fonctionne pas aussi simplement. Surtout, l’importance des sommes engagées est souvent perçue comme inversement proportionnelle aux résultats. La communication coûte donc une fortune et souvent en pure perte. Forcément, ça n’aide pas à trouver sa place au sein des collectivités.

7 – Contrairement à d’autres secteurs, il n’y a pas de fondements théoriques. Comment tenir la comparaison face à l’urbanisme, à l’architecture, aux finances et au Code des Marchés Publics ? La communication, n’est qu’un ensemble de recettes de bateleurs. Ce n’est même pas une science expérimentale car ce n’est pas une science du tout. A peine une technique. Et impossible de se référer à des théories ou à des auteurs, il n’y en a pas puisque les formations théoriques des cadres de la fonction de la publique ne les enseignent pas. D’ailleurs, le Larousse ne précise-t-il pas, à la définition de communicant ou communicateur : « personne douée pour la communication médiatique ». C’est le dictionnaire que le dit, la communication c’est inné ; on a le don, ou on le l’a pas.

8 – Pourquoi des communicants ? Tout le monde peut le faire ! Ajoutons « et à un salaire inférieur » si on a le bon goût de choisir un cadre A débutant plutôt qu’un contractuel/mercenaire. C’est, bien évidement, la raison corolaire de la précédente. Puisqu’il n’y a rien à apprendre, que ce n’est pas un vrai métier, quelqu’un qui possède une bonne aisance verbale, un certain sens artistique, un maniement de la PAO sous Word voire Power Point ou un vrai sens du jeu politicien local doit être un bon communicant. Et je ne dis rien des neveux ou nièces qui ont « un bon coup de crayon », une « expérience d’hôtesse d’accueil », ou encore « qui aiment tant rencontrer des gens ! ». De toute façon, la communication, c’est facile, il suffit d’en faire beaucoup. Depuis le temps que les militaires modernes ont démontré les bénéfices des frappes dites “chirurgicales”, certains continuent de penser que seul le bon vieux bombardement massif est efficace. Les populations vont donc recevoir, depuis des altitudes incommensurables, quelques tonnes de tracts, de plaquettes, d’affiches, sur une très brève période. Et cela, a priori, tout le monde peut le faire avec un minimum d’organisation. Au fait, pour vous donner une idée des postures face à la communication dans les universités, lisez cet excellent billet de Ghislain Bourdilleau sur son blog.

9 – Un communicant n’a pas de déontologie professionnelle. Mercenaire uniquement soucieux de la reconduction de son CDD et de la reconnaissance de ses élus, le communicant public n’a pas pour vocation de faire avancer les dossiers. Il n’a comme seule mission que de faire ce qu’on lui demande. Quitte à prendre quelques libertés avec les procédures d’achats publics. Certes, il ne mobilisera pas les syndicats en cas de difficultés, car ils le méprisent en raison de son salaire. Il ne se retranchera jamais derrière son devoir de réserve, un dircom n’est jamais réservé. Mais, d’une part, il est en général à la tête du seul service qui ne respecte jamais les procédures internes. Il peut donc à chaque instant attirer sur la collectivité les foudres du contrôle préfectoral de légalité. D’autre part, son absence d’états d’âmes et de soucis pour les aléas statutaires de ses collègues font de lui le moins solidaire des collaborateurs publics. Par ailleurs, il veut se mêler de tout, donner son avis sur tous les projets, même ceux pour lesquels il est notoirement incompétent. C’est aussi lui qui va, dès la fin d’une réunion, rapporter au Cabinet les propos de chacun, stigmatisant ainsi les cadres les moins dans la ligne. Apothéose, il ne mange jamais à la cantine avec les autres, il est invité tous les jours par ses fournisseurs.

10 – Ce sont surtout les fournisseurs qui travaillent, le service communication, lui, parade. Rois du look et uniquement animés par des egos démesurés, les communicants ne sont que des acheteurs de luxe, tout justes bons à trouver, entre deux cocktails, un prestataire dans un annuaire, à le pressurer, à lui prendre ses idées pour en tirer toute la gloire une fois le travail accompli. Il paraît même qu’ils ont des concours. Des lieux à eux pour des prix, des trophées, qu’ils s’auto-décernent avec les idées des autres …

Mais que l’accumulation présentée ci-dessus ne soit pas perçue comme le martyre de la communication publique. Si autant d’antiennes parsèment nos parcours, nous y sommes forcément pour quelque chose. De tels lieux communs sont pauvres en information, mais ils sont riches en pouvoir d’évocation ! Nous sommes parfaitement responsables de ce foisonnement. Triste constat : la communication communique mal sur elle-même ! À l’instar des cordonniers, la communication – communicants en tête – entretient, même inconsciemment, la confusion. Elle doit sans doute en tirer quelques bénéfices …

Voir aussi :
- En cas d’urgence.
-
Evolution historique de la communication publique : les 6 grandes étapes.
-
Les Français et la communication publique (enquête 2011).
- “L’anti-com” ou le syndrome du pyromane-pompier
- Connaître les 13 énigmes de la compublique tu dois !.

À propos de Marc Thébault

Directeur de communication publique (Mairie d'Issy-les-Moulineaux, mairie de Saint-Etienne, Communauté d'agglomération Caen la mer), marketing territorial (Saint-Etienne Métropole), chargé de cours en stratégie de communication publique, en territorialisation de la communication et en marketing territorial (Ecole de Management de Normandie, Caen / UCO, Angers / IEP, Lille), auteur chez Territorial ("Construire la communication intercommunale" et participation au classeur "Le Dircom"), webéditorialiste sur cap-com.org. A suivre sur Twitter (@marcthebault) et sur Viadéo comme Google + (Marc Thebault)
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17 réponses à 10 raisons de détester la com. publique

  1. Lucie dit :

    Un blog bien ciblé et heureusement cantonné à la com publique ou politique. Les 10 raisons sont à la fois tristement sévères et tellement proche de la réalité dans un sens. Je garderai cette énumération comme une touche d’humour que je ne souhaite jamais pouvoir associer à mon travail dans la communication.

    Une nouvelle lectrice qui a découvert le blog par les réseaux sociaux

    Lucie

    • Marc dit :

      Merci Lucie pour ce commentaire. C’est effectivement surtout une touche d’humour afin d’exorciser quelques croyances et quelques idées reçues. Et j’ai un faible pour les propos légèrement caricaturaux. Mais forcer le trait permet parfois de mieux montrer.

  2. lory dit :

    Je viens de découvrir votre blog et j’avoue, même si cela est légèrement caricatural, que cela fait du bien de vous lire. Je travaille moi-même dans la communication publique territoriale et je traverse parfois de vrais moments de solitudes. En effet, nous les communicants publics, nous ne travaillons pas, nous nous contentons juste de mettre en avant le travail de nos chèrs collègues …C’est évident !
    Quant à nos budgets … oups ! il ne faut pas en parler, quelle honte d’oser dépenser l’argent public de la sorte !
    Au plaisir de vous lire à nouveau.
    Ludivine, une nouvelle lectrice.

    • Marc dit :

      Merci Lory/Ludivine pour votre message. Courage, ne lâchez rien ! On les aura … ou pas ;-)

    • Franck dit :

      @Lory : “cela fait du bien de vous lire” : je rebondis sur cette phrase car effectivement les billets de Marc devraient être sponsorisés par la sécu… oui c’est humoristique, oui c’est parfois cynique mais c’est toujours tellement vrai pour les communicants que nous sommes, “en plein dans le mille”… bref, un catharsis qui fait du bien à la profession…
      @Marc : merci !

      • Marc dit :

        @Franck : ça y est, j’ai la larme à l’oeil ! ;-D

        • de brincat Noëlle dit :

          comme dit Pierre Zémor, un analyste reconnu de la com’ publique : on est là pour faire évoluer les comportements de nos usagers ! affirmons-nous auprès de nos édiles…et défendons la com’ publique

  3. Françoise dit :

    Ce blog, une découverte, une vraie jolie bulle d’air … pour cela, un grand merci.
    Voici un sujet qui me pose question depuis quelque temps, peut-être un prochain développement possible :
    “communication et comités de pilotage : les experts muselés ? ”
    Qu’en dit l’expert ?

    Cordialement

    • Marc dit :

      Merci à vous en tout premier lieu de prendre le temps de lire ces contributions.
      Sur votre question, je crois voir ce que vous voulez dire … Toutefois, qu’est-ce qui vous préoccupe le plus : les avis des élus ou “experts” dans ces comités qui ne considèrent la communication que comme la cinquième danseuse du carrosse ou le fait le dircom, malgrès son expertise, ne soit pas entendu comme il se devrait ? Remarquez, cela revient un peu au même résultat (revoir les causes 7 et 8 ci-dessus) !

  4. Sylvie dit :

    Un grand merci d’avoir formulé publiquement ce que nous sommes sans doute nombreux à penser et à vivre…Ainsi que je le dis souvent sous forme de boutade “Ce qui est curieux c’est qu’il suffit de savoir lire et écrire pour être un bon communicant alors que personne ne prétend être directeur financier en sachant signer un chèque” !
    La pédagogie, la preuve par l’exemple qu’une communication réussie passe par une expertise et un travail de réflexion avant toute mise en action ne sont hélas pas encore suffisants pour nous donner une crédibilité constante…Je constate aussi que,dans notre corps de métier, trop souvent certains confrères – consoeurs- cèdent facilement à la facilité de préférer être courtisan que communicant…Pour ma part je revendique qu’être au service de ne signifie pas être servile et qu’apporter de la valeur ajoutée doit rester notre ligne de conduite. Cordialement

  5. Patrick dit :

    Comme dirait Jean-Pierre Raffarin. Bravo pour votre positive attitude :)

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